Voix L

Nous avons poursuivi la démarche initiée dans le métro (Ligne 1) par un travail sur l’environnement sonore des gares, particulièrement les annonces et messages proposés aux voyageurs par Simone Hérault, la « voix » de la SNCF. Ces annonces, supports prosodiques et intonatifs, produisent la trame musicale et sonore du projet. Nous avons proposé à Simone Hérault d’enregistrer des textes reprenant quelques mots clefs des annonces diffusées chaque jour dans les gares, mais qui progressivement s’en éloignent pour produire des sensations et des images nouvelles.
Ceci produit une tension entre la familiarité de sa voix et les phrases qu’elle prononce dans un contexte différent, créant surprise et attention accrue, mais aussi un rapport singulier avec cette voix tout à coup décontextualisée, comme dégagée d’un lien trop évident, aussi reconnaissable que mystérieuse.
Ramuntcho Matta, artiste et musicien, a proposé une résidence à Lizières, espace de création et studio, en Mars 2019, suivie de l’enregistrement d’un album sur le label SometimeStudio (« Voix L ») associant Simone Hérault.

Nouveau CD

Voix L

– Simone Hérault et Jean-Baptiste Warluzel : voix
– Hervé Passamar : textes, saxophones ténor et baryton
– Patrick Boronat : violoncelles, paysages électroniques
– Hervé Passamar et Patrick Boronat : production et design sonore, compositions et arrangements.
– Pierre Blaise : enregistrement et mixage Avril et Aout 2019 au studio Lizières, excepté « Moon Talk »,
« Couler les Sirènes », et « M.E.K » enregistrés au studio de la Tarente.
– Nicolas Dick : mastering
– Ramuntcho Matta : Cover artwork

Voix L : les paroles

Voix L

Simone Hérault annonce la sortie de l’album Voix L sur France Inter le 15 Juillet 2020 dans l’émission « Le train mon amour » présentée par Dorothée Barba.

 

Extrait :

Madame, Monsieur...

La voix rassurante et douce égrène de prodigieux itinéraires, promesse de départs vers des ailleurs meilleurs, destination Monts et Merveilles et Voie Lactée. Attention au départ. Gare ! Des voyageurs égarés virevoltent en tirant des valises, ils regardent une dernière fois le ciel qui se dessine encore entre les poutrelles d’acier. Vite, quitter la vie duraille, qu’importe le sens de la marche, mais attention aux faux départs et aux voies sans issues. Gare ! Deux musiciens, vite oubliés dans la pénombre d’un quai bientôt déserté attaquent le dernier mouvement de la symphonie en sol pour valises à roulettes. Eux ne partent pas, ils sont déjà ailleurs. Gare !

« Nous étions arrivés munis de quelques structures minutieusement préparées, de notes bien alignées, mais à Lizières, en partie extrême, forcément limite, la musique ne pouvait qu’être libre, faisant la part belle à l’improvisation à laquelle nous étions tous fortement conviés, récitante et musiciens.

Simone Hérault, « voix de la SNCF », a fait bien plus que prêter sa voix « habituelle » à ce projet, elle y risque une prosodie et des intonations inattendues, troublantes, qui progressivement cessent de cajoler nos oreilles et de nous rassurer, s’accordant peu à peu une distance qu’elle nous invite inlassablement à parcourir.

Parole fragile et élégante, de plus en plus humaine, parfois apostrophée par l’écho profond de Jean-Baptiste Warluzel (un voyageur égaré..), reprise au bond par nos instruments, à l’improviste, laissant surgir musique et paysages électroniques sur lesquels elle voyage à loisir ».

Voix L c’est le vol. 1, la première étape de ce (micro) sillon mêlant textes lus et musique que nous continuons de creuser à l’aide d’autres voix, elles aussi choisies à « contre emploi », transformant ces matières vocales afin d’en révéler d’autres versants, les faces cachées.

A propos de voix L

On est nombreux au bord du quai

Fabien Faure

Il est courant de présenter Simone Hérault – plus familièrement connue sous son seul prénom – comme « la voix de la SNCF ». En 1981, la comédienne aurait « donné sa voix » à la compagnie ferroviaire qui, contrat à l'appui, est depuis lors habilitée à diffuser les 4.000 heures d'enregistrements qu'elle a réalisés au fil du temps, soit rien moins qu'un milliard d'annonces susceptibles d'être entendues dans 4.735 gares. Lire la suite...

La voix des voies
          Il est courant de présenter Simone Hérault – plus familièrement connue sous son seul prénom – comme « la voix de la SNCF ». En 1981, la comédienne aurait « donné sa voix » à la compagnie ferroviaire qui, contrat à l’appui, est depuis lors habilitée à diffuser les 4.000 heures d’enregistrements qu’elle a réalisés au fil du temps, soit rien moins qu’un milliard d’annonces susceptibles d’être entendues dans 4.735 gares. Simone, cependant, est une voix off un peu particulière. Sa prosodie égraine sans faillir toutes sortes de promesses de départ, mais elle-même semble n’avoir nul besoin de voyager, se donnant à entendre toujours et partout in situ. Jusqu’à la création récente du hashtag #AlloSimone et de son avatar, cette voix était libre de tout support visuel. Aujourd’hui encore, elle consiste essentiellement en une identité vocale, que précède et authentifie la signature sonore de la SNCF. Aisément reconnaissable, elle est claire et rassurante, se livrant sans excès. On l’a tous mille fois entendue, et mille fois écoutée avec plus ou moins d’attention – surtout par nécessité, il faut bien le dire. Au fond, la voix de Simone est un paradoxe : pour n’être aucunement synthétique, elle n’en est pas moins devenue irréelle à force de contrôle, de calibrage et de répétition. Cette voix, on a tous fini par la mémoriser car, depuis la mise en service des premiers TGV, on a tous été transportés par le flux des messages qu’elle distille sans fin, tâchant de répondre à nos attentes de voyageurs en partance, à nos impatiences souvent, à nos inquiétudes aussi.
Pourtant, dire de la comédienne qui a produit cette voix qu’elle est « la voix de la SNCF » ne va pas sans susciter quelques interrogations. En effet, que peut signifier « donner sa voix » lorsque le premier destinataire de celle-ci, qui va la fixer, la reproduire et la diffuser, s’avère être une société publique anonyme ? Et que peut-il advenir de cette voix lorsqu’elle s’offre chaque jour, à toute heure, alors qu’on ne connaît d’elle que quelques inflexions noyées dans les échos des quais et le crachotement des haut-parleurs.

…Mesdames, messieurs, le TGV numéro 6106 à destination de Paris Gare de Lyon va partir. Il desservira les gares d’Aix-en-Provence TGV et Avignon TGV… Prenez gare à la fermeture automatique des portes… Attention au départ.
…Voie 6, le train Corail Intercités numéro 4805, en provenance d’Orléans entrera en gare voie 6. Eloignez-vous de la bordure du quai.

Il convient donc de se résoudre à certaines évidences. Ainsi la SNCF ne saurait-elle avoir plus de « voix » que la DGSE, Pôle emploi ou le Centre Pompidou. Et si l’on croit connaître cette phonation, c’est que l’on confond sa proximité trompeuse avec un processus machinal d’identification, relevant de l’habitude contextuelle. Du reste, la production et la diffusion de cette voix ne relèvent pas de l’expression sensible mais d’un appauvrissement délibéré, fondé sur quelques formules standard, soutenues par trois intonations aisément reproductibles. Quant à sa forme discursive, elle exclut toute idée d’échange : on ne parle pas plus à Simone qu’à la SNCF. En d’autres termes, la voix que l’on entend est une représentation utilitaire. Elle n’est pas destinée au dialogue mais à la diffusion (unilatérale) d’informations normées, guidant des comportements, des gestes et des usages qui ne le sont pas moins. D’une bienveillance sans affect, elle n’a à offrir que des messages préenregistrés et recomposés. Et si elle mobilise l’attention anonyme, elle ne procède, elle, d’aucune attention particulière, se tenant toute entière dans une banque de données, s’agissant, en l’espèce, d’un stock de bribes combinables selon quelques règles syntaxiques soutenues par trois hauteurs de ton. Au fond, cette voix est une adresse sans adresse. Quelque intention qu’on lui prête, Simone, je veux dire « la voix-Simone » ne nous parle pas. Elle n’appelle d’autre réponse que des déplacements fléchés, certains calmes d’autres fébriles, qu’accompagnent, le long des voies, le crépitement des valises à roulettes. Elle ne sollicite qu’une vigilance superficielle, qu’elle doit constamment réactiver.

…Nous vous rappelons que les billets doivent être compostés avant l’accès au train.
…Nous vous invitons à ne pas laisser vos bagages sans surveillance et à signaler tout colis ou objet abandonné.

Changer l’adresse
          Hervé Passamar (saxophones ténor et baryton) et Patrick Boronat (violoncelles, boucles et nappes électroacoustiques) se sont, eux, adressés à cette voix, et ce, de manière singulière. Ils ont défini avec la comédienne Simone Hérault les principes d’une collaboration. Les deux musiciens l’ont ainsi invitée à renouer avec son timbre et son phrasé propres, réinterprétant librement sa « voix SNCF » pour mieux s’en affranchir et, ce faisant, dévoiler sa, et ses propres voix. Pour accompagner cette déconstruction, Hervé a confié quelques textes à Simone, des textes qu’il avait écrits, s’inspirant de manière très personnelle des annonces qui meublent les halls et les quais. Car il s’agissait, cette fois, de réinventer cette voix faussement familière. Il s’agissait d’en libérer la prosodie réglée au cordeau, d’en bousculer les intonations étalonnées, les poétisant et les musicalisant dans le même mouvement, parcourant le spectre des homophonies et des allitérations logées dans des paroles qu’aucune voix – ni aucune voie – n’avaient fait résonner jusque-là. Bref jouant ces textes comme eux-mêmes, musiciens, jouent et improvisent.
Cette conversation à trois a fait naître de nouvelles cellules rythmiques et mélodiques. Par contrecoup, elle a inspiré de nouvelles paroles et de nouveaux phrasés, soutenus et prolongés par les deux instruments. Lors d’un enregistrement, Simone – la vraie Simone, s’entend – s’arrête sur un mot, qu’elle répète, et répète encore, le déclinant sur divers tons, bientôt secondée par le violoncelle, puis par le saxophone :

Gare, gare… Nous rappelons aux voyageurs que l’étiquetage des bagages est obligatoire. Entendez-vous : o-bli-ga-toire …O-bli-ga-toire, o-bli-ga-toire, o-bli-ga-toire, o-bli-ga-toire (…)

Nous avons tous entendu mille fois cette consigne dont l’interprète exacerbe à dessein le caractère d’injonction. Peu après, en studio, Simone confiera n’avoir jamais prononcé qu’à regret le mot « obligatoire ». Mais cette fois, enfin, elle a pu s’emparer de ces quatre syllabes sans appel, les détachant consciencieusement, et les désarticulant pour mieux en défaire le sens, pour les neutraliser. L’on voudrait dire : pour les ridiculiser. Ce mot impossible, elle lui a gentiment réglé son compte. « C’est chouette ! », lâche-t-elle en riant à la fin du morceau.
La voix principale de Voix L n’est donc pas tant empruntée que ressaisie à sa source, réincorporée et rendue à la liberté d’une parole capable d’offrir un nouveau destin à un dire qu’on avait cru définitivement fixé et figé. Et si ce projet inclassable ne relève aucunement du détournement parodique, son élaboration nous entretient en revanche d’un timbre offert de nouveau à la modulation, aux rythmes inventifs et aux inflexions musicalisées. Un timbre servant des élans communicables. S’émancipant de la représentation surdéterminée à laquelle l’assignait l’usage informationnel, la voix vivante de Voix L retrouve le geste et le risque d’une authentique performance, c’est-à-dire d’une projection nourrie d’attentions sensibles, de complicités et de tact. Faite d’humour aussi.

Madame, Monsieur, autres, divers genres… D’autres trains partiront. Beaucoup de voies s’offrent à vous. Vous êtes à la croisée. Choisissez la bonne : A, B, C, D, E, F, G, H, I, J, K. Les détours, ça va un moment. Décidez-vous maintenant. Il est encore temps. Mais prenez garde tout de même à la fermeture des portes. Gare, gare à la clôture automatique, au repli définitif, aux faux espoirs, aux mauvais départs et aux voies sans issues.

(Faire) jouer
          « Travailler avec Simone, c’était jouer avec une matière vocale très identifiée. C’était jouer avec la voix qu’on lui fait jouer », explique Hervé Passamar. C’était en particulier soumettre la comédienne à l’étrangeté d’annonces capables d’inquiéter son recueil immuable. Gare… Gare…
C’était aussi l’inviter à s’approprier tel ou tel texte, à le tendre et le distendre pour en éprouver le seuil de résistance et, surtout, pour faire naître de la musique. Cela dit, à la différence des paroles soumises à l’interprétation, la construction musicale de Voix L n’est pas née d’un processus d’écriture, mais d’échanges improvisés. Car, durant les mois précédant la session d’enregistrement, Passamar et Boronat ont entretenu d’infinis dialogues instrumentaux, que guidaient quelques consignes les portant à jouer l’attente, la solitude, l’impatience ou la colère. De cette préparation patiente sont nées toutes sortes de manières de concerter sans partition, alimentant une musique très « vécue », et déjà attentive à la vocalité à venir.
Si elle semble simple à saisir, une telle démarche s’avère des plus complexes dans sa mise en œuvre comme dans ses effets. Elle consiste en un double pari. Le premier d’entre eux interroge la capacité d’une voix, beaucoup moins parlée qu’il n’y semble, à produire de la musique dès lors qu’elle s’affranchit de la litanie et du lexique auxquels elle est d’ordinaire assujettie. Emboîtant le pas du précédent, le second pari mise sur l’aptitude de cette musicalité vocale/vocalisée à engendrer plus de musique encore. Voix L ne relève donc ni des hasards bruitistes ni des déconstructions free ni des protocoles programmés. Sa mobilité témoigne d’une aventure nourrie par l’écoute, s’autorisant de quelques règles, ignorant les thèmes et leur reprise prévisible autant que les solos non moins attendus. Au fond, ces deux paris se ramènent à une seule visée, cherchant à faire de la voix, non un faire-valoir ou un objet secondé par l’instrumentation, mais une matrice digne d’être révélée comme telle en ce qu’elle permet de fonder de nouveaux départs. C’est pourquoi, si le projet qui a porté Voix L demeure difficile à décrire, les enregistrements laissent aisément reconnaître la puissance de rebond d’une voix venant nourrir, relancer et déconcerter les complicités musicales. Dans ce double jeu, la réciproque n’est pas moins vraie, les musiciens portant la comédienne à un « dire » inédit, souvent déroutant et capable d’assumer tous les contremplois.
Réalisées par Patrick Boronat, les boucles électroacoustiques instaurent un climat très urbain, nourri de sonorités métalliques – car tout, dans Voix L, nous rappelle que nous sommes bien dans une gare, fût-elle totalement réinventée. Du reste, les séquences synthétisées et samplées sont issues d’enregistrements ferroviaires – crissement des freins, staccati des roues sur les rails, annonces déformées, crépitement obstiné des valises à roulettes… Parfois ces nappes absorbent les timbres du saxophone et du violoncelle, les rendant indiscernables. Dans les gares, tout le monde parle compulsivement. Cette rumeur confuse a inspiré Full, qui repose sur la lecture d’un même texte par une petite dizaine de récitants – parmi lesquels le sculpteur américain Richard Nonas et l’artiste italienne Mariateresa Sartori. Les lectures asynchrones contribuent au brouillage des accents superposés, déployant une trame traversée d’intensités variables.

Gare aux gares (et aux égarés)
          Pour que l’on puisse saisir le moment fragile où l’annonce s’efface devant l’adresse, il fallait que Simone rencontre une autre voix. Elle ne pouvait en effet demeurer sans réponse, à se perdre, comme ça, dans le vide. Pour pallier cette solitude, un nouveau personnage est né. Il s’agit de l’égaré, qu’incarne Jean-Baptiste Warluzel, dont la voix de basse dotée d’un léger grain contraste avec celle de Simone. L’égaré, c’est une voix faite de gravité qui, au fil des enregistrements, est devenue de plus en plus présente.

Moi non plus je voudrais pas couler quand les sirènes donnent de la voix
… Je voudrais pas couler, moi non plus, quand les sirènes donnent de la voix
…On est nombreux au bord du quai, corne de brume et vague à l’âme, suspendus à tes mots.

Et si, entre les poutrelles, l’égaré « sans providence ni fortune » croit voir la mer – couleur bleu acier –, il ne saurait se départir de sa pudeur mélancolique. Car l’égaré n’en rajoute pas, et c’est aux musiciens qu’incombe d’apporter le relief, de produire les effets.

Passager sans destin, il faut pourtant trouver sa voie. Gare…

Cette gare est une promesse de voyage, mais elle n’est qu’une promesse. Il semblerait même qu’on n’en parte jamais, sinon en rêve. Dans ce huis clos, les repères se sont évaporés. Voix L ne procède pas d’une définition spécifiquement musicale, poétique, performative ou autre, mais s’attache plutôt à explorer des continuités et des porosités, créant les conditions d’une musique s’enracinant dans la parole. Une musique faite de bribes, d’échos, d’élans, de reprises et de dialogues, une voix appelant un son, ce son ouvrant à une nouvelle musicalité, laquelle développe à son tour un phrasé et, grâce à lui, rencontre une voix retrouvée, laquelle peut à son tour lui répondre.

Marseille, mars 2020
Fabien Faure

Vidéo Stephen Loye

Vidéo Stephen Loye

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Vidéo Patrick Boronat