Egaré

#trains 1



 
  Je m'égare encore
J'erre, je flâne, contenance obligée
Désemparé sur le quai, passager sans destin
Il faut pourtant trouver sa voie
Gare

Je cherche des panneaux, des indications, des signes
Des signes surtout
C'est ainsi que le destin se manifeste paraît il
« Les signes du destin »
J'attends

Je cligne les yeux pour lire des panneaux
Sans comprendre d'où l'on part
Vers des destinations que nous ne savons choisir
Je saute sur mes pieds, je m'approche des lettres
En vain

Alors j'entends la voix
« Madame, Monsieur, autre, divers genres »
Ah, c'est pour moi, c'est à moi que tu parles
Une adresse qui me va comme un gant
Pour une fois

Je m'égare encore
J'erre, je flâne, contenance obligée
Désemparé sur le quai, passager sans destin
Il faut pourtant trouver sa voie
Gare

Mais je suis heureuse, heureux,
Autrement heureuse, diversement heureux
Tu égrènes voies, villes
D'inimaginables circuits
De prodigieux itinéraires
« Levez les yeux vers la voute, regardez le ciel qui se dessine entre les
poutrelles d'acier. La voie lactée !
»
La voie lactée ? Pourquoi pas la lune tant qu'on y est
Allez, un petit croissant, pour la route
On promet toujours la lune aux égarés

Nous cherchons quand même, la main sur le front
Éblouis par l'éclat des poutrelles
On promet toujours la lune aux égarés
Puis des mains se lèvent, doigts pointés vers la voute
Les yeux écarquillés percent l'obscurité

« On la voit », les cris fusent au milieu du grondement des roulettes
On a de la chance
Voie lactée, lune, tout y est, c'est bien la L
Et Mare tranquillitatis bien dessinée entre les poutrelles d'acier
Tu avais raison

La voix reprends, mais le reste est confus
A cause des roulettes
J'ais du mal à comprendre
Brouhaha… Brouhaha…
Grrrrrrr Vrrrrrrrr Grrrrrrrrrrr Tac Tac Tac

Je m'arrête un instant, les autres aussi autour
Nous calmons le jeu
On fait taire les roulettes pour entendre ta voix
« Voies A, B, C, D, E, F, G, H, I, J, K… »
Puis la voie L, distinctement

Celle dont nous rêvons tous
Vers où sans se concerter
Nous fonçons, déterminés
Un gros essaim bruyant
Sans comprendre quel genre d'idéal lacté et tranquille elle nous promet

On aurait peut être préféré prendre la R, la Royale
Ou à défaut, la T, la Tangente
Mais elles ne sont pas annoncées
Trop lointaines, perdues au fin fonds de l'alphabet
Trop long à énumérer

Mais quand même, « la mer de la tranquillité ! »
Beau point de chute pour des égarés
A défaut de destin
Vent solaire et suspension assurés
Contenance oubliée

D'autres destinations sont prévues, « pour plus tard » dis-tu
« Beaucoup plus tard », trains en préparation
Moins rassurantes, plus excitantes peut être
« Mer des écumes, des vapeurs, des nuées, de la fertilité
Océan des tempêtes
»

Mais moi je ne peux plus attendre
Continuer à errer comme une âme en peine
Désemparé sur le quai, passager sans destin
Tu as raison : « Les détours, ça va un moment
Décidez vous maintenant, il est encore temps
»

Je pousse la valise, beaucoup la tirent, l'air détachés
D'autres la font rouler à leur côté
Amie fidèle, indispensable compagne
Bras dessus, bras dessous
Complices

J'accélère, je virevolte, je ralentis
Aigu quand j'accélère
Grave en ralentissant
Glissando, diminuendo, staccato
Grrrrrrrrr, Vrrrrrrrrrr, Grrrrrrrrrrr, tac tac tac tac tac

Et puis, le refrain qui revient
Une antienne désormais familière
« Madame, Monsieur, autres, divers genres »
C'est pour moi, c'est à moi que tu parles
A qui on s'adresse d'ordinaire si peu

On avance en ligne serrée
Je joue avec les autres, prêts à errer sans fin, qu'importe
Et nous rions encore, Voie L, Voie L
Nous sommes des pantins à roulettes
Grrrrrrrrr, Vrrrrrrrrrr, Grrrrrrrrrrr, Vrrrrrrrrrrr, Grrrrrrrrrrrrrrr

Ça sonne, aucun doute, on tient le tempo
Grrrrrrrrr, Vrrrrrrrrrr, Grrrrrrrrrrr, Vrrrrrrrrrrr, Grrrrrrrrrrrrrrr
Ça roule, on groove grave
Voie L, Voie L
Tac tac tac tac tac tac grrrrrrr Vrrrrrrrr rrrrrrrrrrrr tac tac tac

Tu t'adresses alors à d'autres égarés
De l'autre côté des voies
Ils cherchent les panneaux et les indications
Attendent encore les signes
Assis sur leurs valises

Perdus tout au bout des quais déserts et sombres
Sans pouvoir nous rejoindre et mêler leurs roulettes aux nôtres
Enjamber, sauter par dessus les voies
Trop tard, pas question, trop dangereux
Roulette russe

Nous commençons alors à jouer un peu funèbre, grave
Sonate au clair de lune, pour marquer le coup, être dans le ton
« Andante » dit pourtant ta voix
Alors on accélère, on pousse les feux
Le quai nous appartient, toutes les voies s'offrent à nous

En face ils font encore de grands gestes
Naufragés accrochés aux balises
Puis ils disparaissent lentement
Doucement aspirés par le ciment du sol
En une belle vague grise

Sans avoir eu le temps
De jeter un dernier regard vers la mer
Entre les poutrelles d'acier
« Il n'y a plus rien à faire pour eux
Inutile de courir, continuez, soyez tranquilles, Adagio
»

« Compostez !, compostez ! » dis-tu tout à coup
Une invite impérieuse, retour à la normale
Je m'arrête un instant
On fait taire les roulettes
Pour tenter de comprendre

Mais nous rions encore
Nous sommes des pantins à roulettes
Aucune matière organique
Rien d'humide
Que du ciment à perte de vue
« Votre titre de transport », exhortation pressante
C'est quoi ce titre ? Je n'en ai aucun
Ni titre de noblesse, de séjour ou de propriété
Ni charge ni fonction, aucun rang ni dignité
Emportement, le seul que je puisse brandir

Je te fiche mon billet
Ce bout de carton horizontal que la machine avale en crissant
Crrrrrrrrrrrrroouuuiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii
Alors on peut accélérer, pousser les feux
Le quai nous appartient, toutes les voies s'offrent à nous

Certains au loin s'imposent encore d'inutiles contorsions
Se ruent en dépit du bon sens
Accélèrent le pas en désordre
Font crisser leurs roulettes dissonantes
Sourds aux annonces

Aveugles à la mer tranquille
Toujours inquiets, toujours pressés
Pourtant tu les mets bien en garde
« Gare, gare, inutile de courir
Restez sereins
»

Ils chercheront toujours leur voie, le billet à la main
Pareils à ceux en face, les disparus
Emportés par la vague d'une mer qu'ils ne voulaient pas voir
Qui pourtant maintenant se dessine avec clarté
Entre les poutrelles d'acier

Alors on accélère, on pousse les feux
Suspendus à ta voix qui égrène les villes « Lacanau, Vertheuil, Charleville,
Mâcon, Calvi, Uzeste, Majastres, Planète Mars, Mare Tranquillitatis ..
»
Rêvant de ces chemins que nous serons les premiers à emprunter
De fabuleux trajets auxquels nous croyons dur comme fer

Suspendus à cette mer tranquille
La seule pour laquelle il faille lever la tête
Une mer verticale qu'on prend le temps
De regarder une dernière fois entre les poutrelles
La mer bleu acier

C'est le final de la symphonie en sol pour valises à roulettes
Notre ultime mouvement sur ce quai
Alors nous fonçons, déterminés
Essaim bruyant qui brusquement s'arrête
Avant de s'incliner pour un dernier salut

Toutes les voies s'offrent à nous
Nous sommes des pantins à roulettes
Des voyageurs sans destin
Sans providence ni fortune
Qu'importe

Ça marche comme sur des roulettes
Je vais trouver la martingale
Tordre le hasard, inverser les chances
Gagner les faces cachées, les cratères oubliés
Rouler sous les vagues bleu acier de la voute

Plein gaz vers les vastes nébuleuses et les nuées ardentes
Contenance envolée, convenances oubliées, égaré pour de bon
Je prends train en marche
Qu'importe si je n'ai jamais rien inventé
Je monte

Encore, encore plus haut


C'est parti !